LE TEMPS DE LA DOULEUR

Lettre à moi-même

À mon monstre qui crie,

Je te regarde et je pense à nous. À tous ces hurlements inaudibles qui peuplent mon intérieur.
Je te hais parfois, te plains souvent mais ces cris, ce sont les nôtres.
Ce sont les miens.

Alors à quoi sert de fuir ? Peut-on réellement distancier son ombre ?

Un chagrin d’amour et c’est le vide du monde qui s’engouffre derrière lui. Ce garçon qui ne m’a jamais désiré, cette fille que j’ai tant aimé qui ne me voit plus, cet isolement qui me tue, cet amour de moi qui me manque cruellement et que je masque avec habileté.
Alors autant courir, fuir, tomber, voler et surtout éviter le sol.
Il y a des trous noirs qui nous aspirent dans le ciel.
Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus profondément.
Peut-on vraiment mettre de côté la douleur et oublier la violences des autres et du monde ?
Comment faire pour tenir ? Oublier l’isolement ? Rester debout ? Se battre ?

Il faut bien trouver un moyen pour continuer. N’importe quel moyen.

Pour moi, ce sera l’alcool. Ce sera la drogue. Ce sera la danse, ce sera la teuf et les corps méconnaissables des autres. Ceux qui sont comme moi. Corps de brumes et de douleur enfouies, de rires trop forts et de joies embrouillées. Si je danse alors je suis vivant. Et si je ris encore alors je ne suis pas mort. J’aimerais tant vous dire que quand je fête je ne flirte pas avec l’autodestruction, que je célèbre la joie d’être trans et le bonheur de vivre dans une communauté heureuse mais je mentirais.

Bien trop de questions hantent mes matins :



Est ce que j’ai mon portable ? Mon porte monnaie ? Ma carte bleue ?

Est ce que je me souviens de tout ?
Est ce que je suis tombé ?
Est ce que j’ai des bleus ?
Est ce que j’ai dragué, si oui qui et comment ?
Est ce que je me suis mis en danger dehors ?
Est ce que je dois avoir honte de quelque chose ?

Pour être honnête, je ne coche que rarement toutes les cases. Si mes soirées sont folles c’est parce que ma vie est épuisante. Voilà ce que les cis-hétéros ne comprennent pas. Nous comptons trop d’humiliations, trop de solitudes, trop de galères et trop de peurs pour danser gentiment. Trop de mort.es hantent mes pensées. Ce sont tous vos noms qui restent quand mon esprit est embrumé.

Et je me rends bien compte que je flirte périlleusement avec l’autodestruction.
Lèvres contre lèvres, on se susurre des mots dangereux.

Un jour je me suis réveillé avec un os cassé. Un poignet inutilisable, brisé par l’isolement, la teuf et la drogue. Je ne peux pas oublier la panique du matin et la vision de ma main enflée jusqu’à l’implosion. Incapable de bouger, terrifié par l’hôpital et les conséquences de mes errements.

La douleur, cette fois inévitable parce que physique qui me terrasse et me laisse chancelant.
Comme une sensation de perdre pied quand le sol se dérobe.
Un sexe dans mon cul et un poignet mort, détruit.

Sans aucune idée de comment je me suis retrouvé là.

Je n’ai aucun souvenir du reste de la soirée. Même en me cramponnant à des flashs je n’arrive pas à me rappeler le processus destructif qui m’a amené à ce moment.
Me réveiller debout en train de me faire enculer, sans souvenir mais avec le poignet brisé.
Mais c’est qui ce mec ? Je fais quoi ici ? Et elle a quoi ma main ? Est ce que j’ai mis une capote ?
Les souvenirs se sont effacés mais la peine elle, elle reste. La sensation d’être étranger.
La solitude de cette soirée aussi.
Alors j’ai couru. Couru pour chercher du désir, de l’affection, un corps qui me fasse me sentir appartenir ou une drogue qui me désintègre.

Inoubliable sentiment de décorporation. Puis un sexe, moi, un poignet cassé, une cage d’escalier.

Et rien.

Aucun bruit intérieur.
Aucune sensation autre que le vide.

Et des restes d’ecstasy.

A ce moment précis, je suis entièrement à côté de mes pompes.
Je ne peux ni monter les marches ni me réfugier chez moi.
Je suis lessivé. Une amie devra venir me chercher pour me mettre à l’abri.
Le lendemain, le chemin pour hôpital aura le parfum de la honte et le visage de l’incrédulité.


Alors je me décide de mentir aux hétéros autour de moi. « Je suis tombé » . Et lorsque je me décide à évoquer la vérité à un infirmier à l’air sympathique, voilà que sort le rire incontrôlable qui me remet à ma place de déviant. C’est pas aussi ça qu’on attend des « freaks » ? Qu’il s’autodétruisent pendant que les cis-hétéros applaudissent et saluent notre capacité à jouir sans entrave ? Parfois je me dis qu’ils se plaisent à rêver de nos folles soirées mais ne supporteraient pas le stigmate une minute.

Cette guerre est perpétuelle.

Et j’avais oublié que ce corps douloureux était le mien.

Il y a des jours où je voudrais pouvoir pleurer mais y a-t-il le temps pour les larmes ? Peuvent-elles exister ? Ne me noierais-je pas dans leur immensité ? En recherche, je chemine encore. Je ne veux pas baisser les bras. Je veux trouver la paix. Je veux vivre et mourir adouci. Je ne veux plus que mes souffrances se cognent à celles des autres. Alors je dois apprivoiser mon temps. Ce temps qu’on ne peut pas éviter. Celui dont on ne se relève pas si vite. Celui dont les larmes pourraient laver une mémoire tâchée.
Tu sais bien de quelles crasses je parle.
De celles qui te salissent les mains dès que tu te penches au bord du précipice.
Celles que tu penses indélébiles. Celles que tu ne peux laver que par l’eau salée.

Alors pour moi, le temps est venu,

Celui de la douleur.

Pleurer pour guérir. Pleurer pour survivre. Pleurer pour vivre. Pleurer pour ne pas oublier. Pleurer pour se reconnaître. Pleurer pour les autres. Pleurer pour la peur. Pleurer pour la douleur.
Pleurer pour ceux et celles qui ne m’aiment plus. Pleurer pour celles et ceux qui ne m’ont jamais aimé.
Pleurer pour les mortes. Pleurer pour les vivants.

Pleurer pour nous. Pleurer pour toi. Pleurer pour moi.

Pleurer les viols. Guérir mon corps.

Pleurer les pertes. Guérir l’amour.

Pleurer les déceptions. Guérir la confiance.

Pleurer l’isolement. Guérir la solitude.

Pleurer la transphobie. Guérir ma transition.

Pleurer l’enfance. Guérir de la famille.

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