LE TEMPS DE LA DOULEUR

Lettre à moi-même

À mon monstre qui crie,

Je te regarde et je pense à nous. À tous ces hurlements inaudibles qui peuplent mon intérieur.
Je te hais parfois, te plains souvent mais ces cris, ce sont les nôtres.
Ce sont les miens.

Alors à quoi sert de fuir ? Peut-on réellement distancier son ombre ?

Un chagrin d’amour et c’est le vide du monde qui s’engouffre derrière lui. Ce garçon qui ne m’a jamais désiré, cette fille que j’ai tant aimé qui ne me voit plus, cet isolement qui me tue, cet amour de moi qui me manque cruellement et que je masque avec habileté.
Alors autant courir, fuir, tomber, voler et surtout éviter le sol.
Il y a des trous noirs qui nous aspirent dans le ciel.
Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus profondément.
Peut-on vraiment mettre de côté la douleur et oublier la violences des autres et du monde ?
Comment faire pour tenir ? Oublier l’isolement ? Rester debout ? Se battre ?

Il faut bien trouver un moyen pour continuer. N’importe quel moyen.

Pour moi, ce sera l’alcool. Ce sera la drogue. Ce sera la danse, ce sera la teuf et les corps méconnaissables des autres. Ceux qui sont comme moi. Corps de brumes et de douleur enfouies, de rires trop forts et de joies embrouillées. Si je danse alors je suis vivant. Et si je ris encore alors je ne suis pas mort. J’aimerais tant vous dire que quand je fête je ne flirte pas avec l’autodestruction, que je célèbre la joie d’être trans et le bonheur de vivre dans une communauté heureuse mais je mentirais.

Bien trop de questions hantent mes matins :



Est ce que j’ai mon portable ? Mon porte monnaie ? Ma carte bleue ?

Est ce que je me souviens de tout ?
Est ce que je suis tombé ?
Est ce que j’ai des bleus ?
Est ce que j’ai dragué, si oui qui et comment ?
Est ce que je me suis mis en danger dehors ?
Est ce que je dois avoir honte de quelque chose ?

Pour être honnête, je ne coche que rarement toutes les cases. Si mes soirées sont folles c’est parce que ma vie est épuisante. Voilà ce que les cis-hétéros ne comprennent pas. Nous comptons trop d’humiliations, trop de solitudes, trop de galères et trop de peurs pour danser gentiment. Trop de mort.es hantent mes pensées. Ce sont tous vos noms qui restent quand mon esprit est embrumé.

Et je me rends bien compte que je flirte périlleusement avec l’autodestruction.
Lèvres contre lèvres, on se susurre des mots dangereux.

Un jour je me suis réveillé avec un os cassé. Un poignet inutilisable, brisé par l’isolement, la teuf et la drogue. Je ne peux pas oublier la panique du matin et la vision de ma main enflée jusqu’à l’implosion. Incapable de bouger, terrifié par l’hôpital et les conséquences de mes errements.

La douleur, cette fois inévitable parce que physique qui me terrasse et me laisse chancelant.
Comme une sensation de perdre pied quand le sol se dérobe.
Un sexe dans mon cul et un poignet mort, détruit.

Sans aucune idée de comment je me suis retrouvé là.

Je n’ai aucun souvenir du reste de la soirée. Même en me cramponnant à des flashs je n’arrive pas à me rappeler le processus destructif qui m’a amené à ce moment.
Me réveiller debout en train de me faire enculer, sans souvenir mais avec le poignet brisé.
Mais c’est qui ce mec ? Je fais quoi ici ? Et elle a quoi ma main ? Est ce que j’ai mis une capote ?
Les souvenirs se sont effacés mais la peine elle, elle reste. La sensation d’être étranger.
La solitude de cette soirée aussi.
Alors j’ai couru. Couru pour chercher du désir, de l’affection, un corps qui me fasse me sentir appartenir ou une drogue qui me désintègre.

Inoubliable sentiment de décorporation. Puis un sexe, moi, un poignet cassé, une cage d’escalier.

Et rien.

Aucun bruit intérieur.
Aucune sensation autre que le vide.

Et des restes d’ecstasy.

A ce moment précis, je suis entièrement à côté de mes pompes.
Je ne peux ni monter les marches ni me réfugier chez moi.
Je suis lessivé. Une amie devra venir me chercher pour me mettre à l’abri.
Le lendemain, le chemin pour hôpital aura le parfum de la honte et le visage de l’incrédulité.


Alors je me décide de mentir aux hétéros autour de moi. « Je suis tombé » . Et lorsque je me décide à évoquer la vérité à un infirmier à l’air sympathique, voilà que sort le rire incontrôlable qui me remet à ma place de déviant. C’est pas aussi ça qu’on attend des « freaks » ? Qu’il s’autodétruisent pendant que les cis-hétéros applaudissent et saluent notre capacité à jouir sans entrave ? Parfois je me dis qu’ils se plaisent à rêver de nos folles soirées mais ne supporteraient pas le stigmate une minute.

Cette guerre est perpétuelle.

Et j’avais oublié que ce corps douloureux était le mien.

Il y a des jours où je voudrais pouvoir pleurer mais y a-t-il le temps pour les larmes ? Peuvent-elles exister ? Ne me noierais-je pas dans leur immensité ? En recherche, je chemine encore. Je ne veux pas baisser les bras. Je veux trouver la paix. Je veux vivre et mourir adouci. Je ne veux plus que mes souffrances se cognent à celles des autres. Alors je dois apprivoiser mon temps. Ce temps qu’on ne peut pas éviter. Celui dont on ne se relève pas si vite. Celui dont les larmes pourraient laver une mémoire tâchée.
Tu sais bien de quelles crasses je parle.
De celles qui te salissent les mains dès que tu te penches au bord du précipice.
Celles que tu penses indélébiles. Celles que tu ne peux laver que par l’eau salée.

Alors pour moi, le temps est venu,

Celui de la douleur.

Pleurer pour guérir. Pleurer pour survivre. Pleurer pour vivre. Pleurer pour ne pas oublier. Pleurer pour se reconnaître. Pleurer pour les autres. Pleurer pour la peur. Pleurer pour la douleur.
Pleurer pour ceux et celles qui ne m’aiment plus. Pleurer pour celles et ceux qui ne m’ont jamais aimé.
Pleurer pour les mortes. Pleurer pour les vivants.

Pleurer pour nous. Pleurer pour toi. Pleurer pour moi.

Pleurer les viols. Guérir mon corps.

Pleurer les pertes. Guérir l’amour.

Pleurer les déceptions. Guérir la confiance.

Pleurer l’isolement. Guérir la solitude.

Pleurer la transphobie. Guérir ma transition.

Pleurer l’enfance. Guérir de la famille.

Lettre à mes amours pédés cisgenres

Illustration de Marie Tourigny pour le livre « L’enfant mascara » (je ne l’ai pas lu)

Cette lettre est à destination de mes amis, amours, potes et connaissances pédés cisgenres, en espérant que d’autres personnes trans se reconnaîtront.

De toute façon, mon rapport à la sexualité a toujours été compliqué. De toute façon mon corps est marqué par le temps, les transitions. De toute façon il a vécu les violences et la coercition.
Alors dis-moi, comment on baise ?

Et d’ailleurs, qui baise quoi, qui baise qui et ça change quoi ? Depuis que je prends de la testostérone, que mon corps habillé est identifié dans les espaces publics comme masculin et que mes regards coulants me placent du côté des pédés, je ne cesse de me poser cette question : comment on baise ? Je me mets où et on fait quoi ? Car si tout change, rien ne bouge. Comme presque toujours, mon désir va vers les hommes et pris au piège dans diverses représentations de ce que c’est de faire du sexe entre mecs, d’être un «vrai pédé», mon passé, et les angoisses dont mon corps porte encore les stigmates, je ne sais parfois plus vers où me tourner.

En réalité, quand je te mate dans la rue et que tu me regardes en retour, nous pensons tous les deux à la queue que je n’ai pas. Moi parce que j’ai peur d’être découvert et toi parce que tu la désires. Alors il reste les cages d’escalier et le noir complet. Les soirées où bourré et si tu m’interpelles, je te suivrai sur la pointe des pieds. D’une certaine façon le fait de cruiser, même si je ne vais souvent pas plus loin que du flirt, me permet de garder la tête haute et me fait me sentir moins seul. On se croise et lorsque tu me regardes, je suis homme. Je me sens beau. Je me sens faire partie d’une communauté secrète dont nous seuls connaissons les codes. Petit sourire en coin, yeux qui pétillent. Il est tard et on traîne dehors. On tourne dans les rues, on se cherche et j’aime la tension qui s’en dégage, toute cette appartenance et la brûlure du désir.

Et à toi, inconnu de la rue, je ne te dirai pas que je suis trans. Tu ne le sauras pas et je dévierai tes mains, je les empêcherai de savoir, je te ceinturerai pour que tu ne t’aventures pas sur des territoires trop dangereux. Parce que j’en ai trop entendu et j’ai trop compris. J’ai vu tant de fois mes envies de baise être renvoyées à des besoins d’habitude que des leçons en ont été tirées. Face à moi, le désir est complexe : on doit apprendre à faire avec ma chatte et cela nécessite du temps. Je suis d’ailleurs toujours obligé de le répéter : si tu veux qu’on ait des rapports sexuels chouettes, orgasmiques, consentis, il te faudra prendre le temps et me laisser l’espace d’être qui je suis.

Mais ce temps comme cet espace sont des luxes qui ne me sont que rarement accordés et je suis trop souvent relégué dans les limbes de l’ambiguïté ou du platonique. En réalité on m’embrasse, on me touche, on se frotte, on dort avec moi, on me câline comme un joujou mais on ne me baise pas, ou si peu. On me le dit aussi. Non, on n’ira pas plus loin. On m’explique. Et on se raisonne, car il est difficile d’être pétri de désir pour moi. Je suis le petit frère, le garçon à qui on tient la main, l’épaule disponible, celui que tu vois comme un adolescent alors même que je suis plus vieux que toi et l’ami toujours présent. Mais on ne me retourne pas. Par contre on me serre fort, pour ne pas voir ma douleur et masquer sa gêne. Et aujourd’hui, je sais, ils veulent de ma chaleur mais pas de mon feu.
Alors je cours les rues et cherche des étincelles dans les regards.

Je te suis, tu me suis, on s’embrasse, je te touche, tu m’entraînes, je te dis non, tu n’entends pas, tu me pousses, je te désire quand même, tu ouvres la porte et on entre.

Et cette fois, lorsque la porte se ferme, voilà je ne sais plus. Alors je me jette sur ta queue, parce qu’il est plus simple de m’agenouiller que de réfléchir à mon propre désir et mes peurs. Et quand je te retourne contre le mur pour te bouffer le cul et que tu gémis, je me sens puissant, je suis un homme. Mais quand c’est toi qui me jettes, me plaques et m’encules de force sans capote alors que je dis non, je panique. Qu’est-ce que je fais là ? Est-ce que tu as vu que je n’avais pas de bite ? Comment est-ce que je me sens ? Et tu ouvres la porte. Il est une heure du matin, tu plantes un baiser humide sur ma joue puis traces ta route dans la nuit tandis que je reste seul avec du sperme dégoulinant de mon short. Je sais ce qu’il faut que je fasse : aller à l’hôpital, prendre un traitement post-exposition, dire ce qu’il s’est passé. Mais raconter quoi et comment ? Est-ce que c’est une agression ? Et qui s’est fait agresser ? Un jeune mec pédé, une fille biscornue ou tout simplement un mec trans ? Comment en parler ? Alors c’est aussi ça d’être pédé ? Ça existe chez vous aussi ? Mais pourquoi personne n’a rien à en dire ? Et lorsque j’en parle à mes copains les pédales nés du bon côté du genre, pourquoi me regardent-ils comme si c’était une partie de l’apprentissage ? Mais apprentissage de quoi ? De la honte ? Nous la connaissons tous déjà non ? Finalement mon corps, ses désirs, et la vie que nous avons menée ensemble ont-ils leur place quelque part ? Existe-t-il un moyen de vivre ma sexualité comme je l’entends sans craindre ni rejet, ni fétichisation, ni agression ? Trop de questions qui restent pour l’instant sans réponse, tant et si bien que lorsque je n’y prends pas garde, je m’enferme dans le silence.

Alors pour éviter cette mort silencieuse, je voudrais pouvoir vous dire que je vous aime. Vous êtes mes frères de galère, de sexe, d’amour, d’amitié, d’affection aussi. Vous m’apportez des choses que je ne pensais pas possible lorsque j’étais coincé dans cette vie hétérosexuelle monogame mortifère qui n’a jamais été la mienne. J’ai essayé de toute mes forces d’être une meuf et surtout d’être de celles qui sont bien. Tu sais, celles qui font la bouffe, qui réconfortent leurs petits maris et rendent les parents fiers, mais ce n’est pas qui je suis.

Je sais ce qu’il en coûte de sortir du placard. Je sais ce qu’il en coûte de ne pas être la norme et de savoir que quoi que tu fasses le moule ne te correspondra pas car il est carré et tu es rond. Je sais ce que nos vies de queers nous coûtent, comme je sais qu’elles nous pressurisent jusqu’à nous laisser exsangues.

Mais je sais aussi que je ne supporte plus le silence autour de mes différences. Je suis pédé et trans. On est sur le même radeau, mais nous n’y sommes pas arrivés de la même façon. J’ai nagé plus longtemps, dans des eaux plus sombres et contre des courants plus forts et j’aimerais qu’on en parle. Qu’on parvienne à trouver des ponts, des liens entre nous tous qui avons grandi dans ce sentiment de déviance et de monstruosité que la société cis-hétéronormative nous fait ressentir.

Car moi et mon corps trans sommes fatigués. Fatigués de parler dans le vide, fatigués de se faire rejeter, dominer, agresser et d’être renvoyés aux limites de cette communauté de freaks, déjà marginale. Parfois j’ai l’impression qu’on reproduit la violence que nous nous sommes mangés et qu’on la vomit dans nos relations. Les douleurs qu’ont subi nos corps, infligées par le regard cis-hétérosexuel et le patriarcat se retrouvent dans les interstices de nos libertés et si nous voulons vivre il devient urgent de les détruire.

Je voudrais qu’on se penche sur nos blessures et qu’on réfléchisse à ne pas reproduire ces rapports de domination : ceux des mascs sur les fems, des blanc·hes sur les racisé· es, des cisgenres sur les transgenres, de ceux.lles que les normes sociales trouvent beaux sur ceux.lles qu’elles trouvent moches, des minces sur les personnes en surpoids, des séronegs sur les séropos, les non-TDS sur les TDS, les pénétrant·es sur les pénétré·es, et j’en passe…

Je voudrais qu’on en finisse avec la violence de l’hétéronormativité et l’autodétestation. Je voudrais qu’on soit heureux. En réalité, j’aimerais tellement de choses, tellement de bonheur, tellement d’amour et qu’on partage tant d’affection pour nos différences, pour nous, pour toi, pour moi, qu’on ne saurait plus quoi en faire.

Mais pour ça il faudrait qu’on en parle.
Alors mes amours, on s’y met quand ?

Je voudrais

Je voudrais que tu t’en ailles et que ton image disparaisse de mes émotions.

Je voudrais que tu t’en ailles pour que ta voix ne dicte plus mes songes.

Je voudrais que tu t’en ailles et retendre les bouts de mon corps que tu as pliés.

Je voudrais que tu t’en ailles.

Je voudrais que tu t’en ailles et ne plus jamais te voir.

Je voudrais que tu t’en ailles et oublier tout ce que je sais de toi, tout ce que tu sais de moi.

Je voudrais que tu t’en ailles et tuer chaque partie de mon corps qui ne pense qu’au tien.

Je voudrais que tu t’en ailles et que mon poème devienne ma propre mélodie

Je voudrais trouver les sons de ma propre vie et laisser derrière moi ceux que tu as créés.

Je voudrais que tu t’en ailles et que tu te taises.

Je voudrais ne jamais plus entendre ta voix qui dit qu’elle ne m’aime pas.

Je voudrais prendre mon corps, le serrer plus fort que tout et lui dire que je l’aime.

Je voudrais que tu t’en ailles et que tu prennes avec toi ma solitude.

Je voudrais que tu t’en ailles.

Je voudrais que tu partes si loin que j’oublierais ton existence et la mienne.

J’oublierais les moments passés et les émotions mortes.

Je voudrais que tu me laisses.

Je voudrais que tu t’en ailles, sans un mot, sans un mort.

Que tu prennes mon corps et l’emmène loin.

Machines, boulons et vices

Laisse mes doigts danser et te raconter. J’ai peur de ma propre écriture, de ce qu’elle pourrait raconter de mes vices, de mes péchés, de ma nervosité et de mon caractère fébrile toujours en mouvement.

Laisser les autres voir la vérité d’un être créé de toutes pièces, comme un château de carte qui tient à de petits artifices, voilà la difficulté. Laisser voir son corps. Son coeur. Se laisser aller. Et Partir. S’enfuir dans des endroits où je ne suis jamais allé, où je n’ai d’ailleurs jamais eu accès.

Des endroits de confiance et de dangers, de lâcher prise et de communion.

Avec mon corps et moi, entiers. Ca je ne le connais pas. Je ne l’ai encore jamais connu.
Me laisser aimer tel que je suis n’est pas facile.

Mon corps est machine, steampunk tenue par des boulons d’injections, des réglages censés être précis mais souvent approximatifs. Des modulations de sons et d’expressions. C’est le jeu des codes et des ajustements sociaux. Mon corps est ma machine. Elle est moi et je suis elle. Ma création, mon territoire. Mon terrain de jeu. D’expérimentations. De ratés, de fêlures, de gouffres et de cratères énormes dans lesquels pourrait se perdre le monde.

Mais la machine tient. Alimentée par une force de vie que parfois je n’explique pas. Elle tient, elle se transforme, elle s’adapte. Et je tiens avec elle. Ensemble, nous dérivons dans des eaux inconnues et avec elle je me sens protégé.

Elle est mon vaisseau spatial dans lequel j’ai navigué entre tellement de mondes. Mon navire, qui a pris des formes tellement diverses que parfois je m’y perds. Nous avons parcouru des immensités de distances dans un bac à sable. Et je ne sais plus qui est qui. Qui fait quoi. Ou qui baise qui. En réalité, plus rien n’a d’importance et ma coquille joue sur le flou.

Mais je veux reposer la machine. Je veux trouver un rivage qui accueille toutes mes déviances. Qui m’ouvre entièrement les bras et qui me dise : Tu es ici chez toi. Mais rien. Alors j’oscille. Je cours d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Je cherche d’autres machines cassées à qui parler. A qui montrer tout ce qu’il existe en dessous des boulons et des vis branlantes. Nous sommes beaux. Nos bateaux sont troués et prennent parfois l’eau, mais tant qu’on écope, ils flottent toujours et nous ont déjà mené.es si loin.

Je veux et voir connaître les rouages des autres. Montre moi tes cicatrices, les marques du temps ou de la vie sur ta chair et on se dira qui on est. Je ne suis pas avide de corps parfaits. J’aime les défauts, les petits riens, la beauté cachée dans un rictus, une mimique ou un rire. Nos corps hors des normes sont beaux.

J’aime ma machine, alors je la répare. Chaque injection la sauve et nous sauve. Chaque muscle qui se dessine, chaque poil qui pousse est une victoire sur le destin. Une bataille de gagnée sur des millions de perdues auparavant. Chaque injection est ma revanche. J’ai pris ma machine cassée, brisée, qui n’avait jamais vraiment fonctionné et je l’ai ré-apprivoisée. Je lui ai parlé, je l’ai cajolée, je l’ai entendue et je l’ai réparée.

Je veux l’écouter et comprendre tout ce qu’elle a me dire, tout ce qu’elle ressent. C’est un vaisseau merveilleux qui mérite toutes les attentions de mon monde. Nos machines ont besoin qu’on s’y attarde. On appelle ça de l’interdépendance vitale. Nos corps ont le droit d’être libres. Libérés de tous les carcans imposés, inoculés dès notre plus jeune âge et qui nous empêchent de vivre pleinement.

Survivre ? Pourquoi pas. Mais heureux ? Jamais. Enfermé.es dans des corps pressurisés par des normes arbitraires, rigides et mortifères, vous mourrez tous.tes à petit feu. Vous ne supportez pas notre liberté alors vous nous préférez misérables.

Mais moi je veux danser, je veux rire, je veux jouir sur les débris de mes peurs pour conjurer le sort. Je veux pouvoir exploser, tout péter et crever les yeux des jaloux avec mon bonheur et ma joie.

Oui, les indécents détestables que nous sommes veulent aussi y prétendre.

Nous avons pris le contrôle de nos machines, capté le mode d’emploi, réutilisé nos vices et nos boulons jusqu’à en faire des armes de guerre contre vos mondes. Alors prenons soin de nous, des nôtres et de nos machines. Nous sommes bien trop précieux et précieuses pour les laisser nous faire mourir silencieusement et vivre tristement.

Si on doit écrire alors il faut dire la vérité

Si on doit écrire alors il faut se raconter. Il faut dire sa vérité, même si elle fait mal.

Parfois elle peut détruire, elle peut nous détruire nous, elle peut aussi détruire ce qu’on pensait être bon, être vrai, être juste. Elle peut bouleverser des montagnes et nous permettre de nous révéler. Révéler les pires mensonges, les pire secrets, les pures tromperies. Les petites choses qu’on se murmure sans y croire deviennent réelles sur le papier. Les mots qui nous tourmentent l’esprit prennent réalité lorsqu’on les voit, lorsqu’on les lit. Parce qu’ils deviennent matériels, palpables, visibles, sensibles.


Quand tu restes seul avec tes pensées, elles s’égarent, flottent autour de toi et produisent un brouhaha incessant de rancoeurs, de doutes, de joies, de peines et de solitudes. Et ce bruit tu finis par t’y habituer, par ne plus l’entendre tant il est présent, constant. Abrutissant. Comme autant de mouches qui buzzent à tes oreilles et qui t’épuisent.

Et puis tu écris. Et tes mains parlent pour toi, elles volent sur le clavier, elles ont leur vie propre, comme indépendante et elles te parlent. Elles te racontent pendant que ton cerveau est trop occupé à écouter les bruits, tes mains bougent et te crient ! :


« Ecoute écoute.. Ecoute ce que ton corps te dit.. il te parle tous les jours et tu ne l’entends pas. Quand tu as mal au ventre, quand tu es crispé, quand tu te réveilles la nuit avec les mêmes rêves, avec les mêmes peurs, les mêmes insomnies, quand tes doigts hurlent et courent sur le clavier de mots que tu n’as jamais sortir des méandres de ta pensée. Ton corps te parle, écoute le, entend le. Aime le. Respecte le. Respecte tes douleurs, tes vomissements. C’est parce que tu ne t’écoutes pas que ton corps se rebelle. Il lui reste quoi après la dernière soirée où tu t’es rempli de haine et de dégoût pour toi ou pour les autres ? »

Alors je suis là, avec mes pensées, mes souvenirs, mes doigts et j’essaie.

J’essaie de reproduire ces phases cathartiques où mon corps parle pour moi, j’essaie de produire plutôt que détruire. Et encore et encore je m’accroche à ces moments où je sais que l’autodestruction ne peut plus être la solution. Et qu’il faut parler. Parler. Parler. Ecrire Ecrire. Raconter.

Mais raconter quoi ? Pour se dire quoi ? Pour régler quoi ? Comment ? Pourquoi?

Je suis fatigué d’essayer, d’être ou de créer le lien entre les autres. Je ne suis même pas mon propre escabeau comment puis-je prétendre être un pont ? Soutenir le poids des autres m’est tout simplement impossible.

Mon corps est un poids immense, alourdi de tant d’années de violences, de coercition, de force et d’abus. On me parle de relations amoureuses, de tisser des liens. Mais il faudrait déjà que je me supporte. Que je puisse me porter. Et je refuse de faire chanceler une personne sous le poids de mes douleurs. Je prefère être seul et apprendre à connaître la personne que je suis devenue.

Je parle souvent avec mon placard. J’ai toujours parlé avec. Il est toujours là, comme une immense armoire toujours dans mon dos derrière moi, glaçante et énorme. Attachée à mon corps par une corde et montée sur roulettes, jamais elle ne me quitte. Alors il faut continuer et ne pas se retourner, oublier le placard, l’armoire familiale et tous ses squelettes.

Si tu m’aimes je m’aime aussi

A force de s’entendre répéter que nous sommes des merdes, on finit par avoir tendance à le croire. Si j’ai décidé de sortir toute ma bile sur ce blog c’est pour ne plus avoir à prétendre être qui je ne suis pas. Je ne suis pas une gentille fille dénuée de ressentiment, de haine et de jalousie. Je ne suis pas un gentil garçon vide de violence, de gerbe, d’addictions et de colère. Je tremble en écrivant ces mots. Ces derniers temps je suis à la ramasse quand il s’agit de relations amoureuses. Je suis une coquille vide qui traîne sa haine de soi et désespère de ne voir personne qui puisse lui enlever. Si tu m’aimes, je m’aime aussi. Parfois je me sens englué dans une galère d’auto-détestation dont je ne sais même plus quoi faire, je tourne comme un lion en cage. Je me regarde, je m’interroge. Je sais que le reflet que je vois dans le miroir et que je ressens comme être le mien est un mensonge. Je ne me vois plus. Je ne m’entends plus. Je ne me ressens plus. Mon esprit a délaissé mon corps et j’ai l’impression que seule l’écriture parvient à me maintenir dans une sorte forme de connexion avec mes sentiments. En ce moment j’ai l’impression d’être face à un grand vide. Je suis en haut d’une énorme falaise et il faut que je saute. Je le ressens comme une nécessité comme un appel à la survie, à ma survie. J’ai besoin de sauter mais j’ai peur. J’ai peur de me voir. De voir mes failles, de les connaître et d’apprendre à les aimer. Parfois j’ai peur de les voir en face, les yeux dans les yeux et de leur dire : je vous aime. Vous mes failles, fêlures, manquements je vous aime profondément. Parce que vous faites ce que je suis. Parce que nous faisons ce que nous sommes.

J’ai cru que les autres pourraient me guérir et m’apporter ce dont je désirais le plus : l’amour de moi-même. J’ai cru que la fusion pourrait me préserver de la douleur du viol, des violences, de la solitude, de l’abandon, de la transition. Que chacun pouvait panser ses plaies et que la fusion nous permettrait de nous sauver. Mais c’est l’inverse, la fusion complète est la mort de l’autre et de soi, de nos créativités artistiques, de nos besoins personnels. La douleur nous rend sage. Je n’ai jamais ressenti de besoin de fusion avant d’expérimenter d’être en incapacité de gérer mes émotions personnelles et de ne plus « y » arriver seul.e. Pour beaucoup d’entre nous, nous aimer, aimer nos corps, nos histoires, nos parcours, nos vécus, nos traumatismes est un parcours du combattant. Lorsque j’écris ces mots je me rends compte que j’ai l’air d’avoir la position dominante de celui qui a tout compris et qui a mis sa vie sur les rails du petit train de l’amour de soi.

Non. Je galère. Je suis dans les bas fonds du respect et de l’estime de moi. Et je sais que cette incapacité que j’ai à me voir comme je suis et à écouter ce que je ressens bousillera toutes mes relations amoureuses futures, si tant est que j’en ai. Nous valons la peine.

Nous valons la peine de prendre du temps pour nous soigner et se perdre dans la vie des autres n’y changera rien. Quelqu’un m’a lu une phrase un jour : «  Ton temps est limité, alors ne le gaspille pas à vivre la vie de quelqu’un d’autre « . Peu importe que ma vie soit triste, joyeuse ou banale. C’est ma vie et la mienne. Mon corps, le mien. Quand j’écris ces mots je sens que dans mon être s’éveille une conscience. Une conscience que j’avais oubliée il y a longtemps déjà quand j’ai voulu confier ma vie à mon partenaire. Ma vie doit être à moi et je dois me la confier à moi-même. Le pire a été de me rendre compte que je n’étais pas à la hauteur. A force de m’être investi dans la fusion j’avais perdu toute ma singularité, je ne m’étais pas développé. On dit que pour que le cerveau puisse se développer il doit se sentir en sécurité. J’ai eu peur de transitionner. A force de me sentir dans le corps de l’autre et de ressentir toutes ses peurs comme si c’était les miennes j’ai repoussé ma rédemption. Mon sauvetage. Ma survie. Je ne veux plus faire passer un autre corps avant le mien. Je veux m’aimer tendrement. Cajoler mon corps, lui dire qu’il est beau et qu’il mérite une sécurité moelleuse teintée de caresses. Je veux oublier toutes les phrases que j’ai entendues, toutes celles qui m’ont fait douter de mon propre reflet et de mon propre regard. Je veux les regarder et leur dire qu’elles auront toujours moins d’importance que ce que je ressens.

J’en finirais avec la fusion. Si tu m’aimes, tu m’aimes. Si je t’aime, je t’aime. Si tu t’aimes, tu t’aimes. Et si je m’aime, je m’aime.

Des mots pour combler le silence



Je me suis toujours demandé si écrire servait réellement à quelque chose. Si on pouvait y trouver un sens caché autre que celui de déverser toutes les horreurs de nos âmes et les regarder se mettre en rang sur le papier ou l’écran, bien ordonnées, bien orthographiées, bien rangées et calligraphiées pour finalement perdre enfin tout leur pouvoir.

Je suis incapable de répondre à cette question. Pourquoi écrire ? Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Je ne sais rien. Ce que je sais par contre c’est que mes doigts me brûlent de la fureur de dire, de parler, de crier, de tuer, de mettre au monde et de voyager. Est ce que ce blog va me permettre de faire tout cela ? Probablement pas. Est ce que dans une société boursouflée par l’imaginaire collectif de la productivité, du rendement et de la désespérance ce blog sera utile à d’autres qu’à moi-mêmes et mes vieux démons ? Je l’espère mais n’y compte pas.


Bienvenue.